L’après #Metoo en France : révolution ou crispation ?

Où en sommes-nous, en France, avec les questionnements quant à l’égalité femmes-hommes ?

Une révolution mitigée

L’explosion numérique de l’affaire Weinstein, des hashtags #Metoo et #Balancetonporc, le positionnement de l’État français pour faire de l’égalité femmes-hommes la grande cause nationale de 2019, l’obligation légale de développer, pour les collectivités, une politique qui fait la part belle à l’égalité entre les femmes et les hommes, la mise en place des quotas… on serait bien tenté de penser que le débat est clos, et que tout a été dit, qu’une révolution est en marche.

Certaines des réflexions préalablement cantonnés aux courants féministes sont aujourd’hui devenus mainstream et hautement consensuelles : le consentement est chanté par Angèle (et son excellent clip) dans Balance ton quoi, ou par Alice on the roof dans T’as quitté la planète. On évoque le sexisme ordinaire ou la charge mentale dans des BDs. On peut balancer son gynéco ou son avocat en toute liberté, échanger, partager sur des forums, se sentir moins éseulé(e).

Il semblerait donc que ces sujets progressent positiviement. C’est ce que pense aussi Camille Froidevaux-Metterie, dans son dernier ouvrage Le Corps des femmes, la bataille de l’intime où elle expose une forme intéressante de nouveau progressisme associé à l’idéologie féministe, arrivée aujourd’hui à la bataille de l’intime. Selon la chercheuse, le débat aurait essaimé dans l’ensemble de la société française au travers des victimes de harcèlement : “ce ne sont plus seulement les personnalités du monde du spectacle et des médias qui témoignent mais toutes celles qui, sur leur lieu de travail, dans l’espace public ou au sein de leur foyer, ont eu à endurer des outrages verbaux, des gestes brutaux, des agressions traumatisantes”. Soit, incontestablement, les réseaux sociaux ont donné lieu à de nombreux messages, considérés positivement comme “une libération de la parole”, ou négativement selon les convictions de l’interlocuteur (ou l’interlocutrice) avec le(a)quel(le) vous échangez, comme une forme de délation outrancière.

Mais les réseaux sociaux, le système médiatique dans son ensemble, est-il représentatif de la société française dans son ensemble ? Ne sont-ils pas, avant tout, une présentation seconde du réel, un miroir déformant qui obéit à un public particulier et à un système de hiérarchisation des informations de plus en plus complexe, à la fois influencé par l’opinion publique numérique et aux tendances du moment, et par le point de vue des journalistes eux-mêmes ? Et par ailleurs, entre dire, témoigner et agir, n’y-a-t-il pas encore un grand pas à franchir ?

On a fait grand bruit de l’affaire Denis Baupin, ancien élu écologiste accusé d’agression sexuelle et de harcèlement. Mais la réalité, c’est celle du classement sans suite pour prescription des faits, en 2017, suite à l’enquête du parquet de Paris. Soit, le procès institué en diffamation par Denis Baupin lui-même a mené à sa propre condamnation et a connu une relance médiatique importante, notamment du fait de l’intervention de personnalités politiques connues, comme Sandrine Rousseau et Cécile Duflot. Mais les faits n’ont jamais été punis. Peut-on, dès lors, parler de révolution, lorsque la justice ne peut être faite, et que chaque affaire qui touche sensiblement au harcèlement et au viol subit toujours une forme dégénérée de loi du talion : œil pour œil, dent pour dent… et parole contre parole ? Qui croire si les faits ne sont pas récents : celle qui attaque ou celui qui se défend ?

La réalité n’est-elle pas plus contrastée, donc, d’autant plus qu’il se joue aussi, malheureusement et généralement, dans le harcèlement au travail par exemple, un rapport de pouvoir qui bâillonne les plus faibles et qui se superpose au rapport de genre, déjà initialement déséquilibré ? Et peut-on réellement considérer, dans un pays où un dixième des victimes déclarées pour viol osent porter plainte, et où un dixième des plaintes aboutissent à une condamnation, qu’il y a aujourd’hui un espace de liberté suffisant pour l’expression de ce qui relève d’une violence intime inacceptable ?

Une nouvelle terreur ? Censure et crispations

Pas tout à fait une révolution, mais pas tout à fait une terreur non plus, arguerez-vous. Certes, les têtes ne tombent plus dans le panier, au couperet de la guillotine (hormis hélas, à la date d’aujourd’hui, celles des 50 femmes tuées sous les coups de leurs compagnons depuis le début de l’année, par une violence conjugale intolérable). Mais les réputations se font et se défont, et peuvent être lourdement écornés s’il y a suspicion de harcèlement ou de viol, selon un mode de catégorisation dangereusement réducteur et parfois faux, qui fait des hommes de grands méchants prédateurs et des femmes de parfaites victimes. Et l’inquisition, c’est alors sur les réseaux sociaux qu’elle se joue, sans analyse des faits ni attente de jugement.

De terreur, il est néanmoins malgré tout question. Une terreur individuelle qui porte en elle le danger du repli sur soi. Car effectivement, les points de vue développés par certaines féministes populaires, dont notamment Judith Butler, ouvrent la porte à une crainte identitaire, pour les hommes comme pour les femmes. C’est l’ouverture de la boîte de Pandore du genre. Mais que sommes-nous, que serons-nous si l’on se met en tête de flouter le genre, de le supprimer totalement, de non pas changer ou faire évoluer mais supprimer totalement ce système, certes contestable, mais qui nous définit dès la naissance, dès le nom qu’on nous donne ? Le genre n’est-il qu’une pure construction sociale ? Mais si c’est le cas, comment se fait-il que malgré tout, on puisse encore, même si intellectuellement l’on peut comprendre ce qui relève de l’apport social, avoir toujours l’impression que le genre nous marque intimement ?

Soit, les craintes des uns et des autres peuvent donc se justifier, et justifier également le fait que le débat ne sera jamais purement rationnel lorsqu’on touche, même institutionnellement, à des aspects intimes qui nous définissent, en tant qu’hommes et femmes, dans la société. Mais du débat, des questionnements, des arguments, y-en-a-t’il réellement avec un hashtag, même très répandu ? La constitution et le système intrinsèque des réseaux sociaux prête malheureusement peu à des échanges argumentés. La “libération de la parole” a été certes cathartique, mais n’a pas forcément permis d’exposer des idées. Des camps polarisés (l’exemple parfait en est le compte Twitter de Donald Trump), des communautés se développent par affinités, catalysées par des algorithmes que même les états ne sont pas en mesure de maîtriser. S’écoute-t-on ? On partage simplement les informations qui correspondent à notre manière de concevoir les choses auprès d’un public de followers qui portent les mêmes idées que nous…

Face à l’effervescence suscitée par #Metoo, certain(e)s, avec Catherine Deneuve en fer de lance vieillissante, ont ainsi revendiqué le droit d’importuner, et ont craint la disparition de l’art de la galanterie. Régulièrement, pour chaque débat, que ce soit celui du burkini et du voile, de la Gestation Par Autrui, de la légalisation de la prostitution, des camps s’élèvent, qui chacun considèrent qu’ils portent la voie de la raison, et proposent quasiment une vision manichéenne de la question, l’une soi-disant pro-féministe, l’autre anti, avec entre les deux, une rupture de dialogue consommée. Le féminisme s’érige en morale institutionnalisée de ce qu’il faut ou ne faut pas faire. Pis, d’aucuns alertent encore sur le danger d’une nouvelle forme de censure (quel est le rôle d’Instagram ?) et d’un climat de suspicion généralisé, établissant une ligne stricte entre hommes et femmes. C’est le fameux “aujourd’hui, on ne peut plus rien dire”… alors même que tout le monde dit, et dit peut-être trop sur les nouveaux espaces numériques devenus des océans de verbiages et d’images.

Que faire alors ?

Céder à la crainte, choisir son camp, ou refuser la moralisation qui s’impose progressivement, et questionner, quelles que soient ses convictions, s’intéresser aux arguments de l’autre parti ? Le problème… et la réponse viennent peut-être de la constitution même de nos démocraties modernes. Dans son ouvrage Cours familier de philosophie politique, Pierre Manent mentionne qu’il y a une schizophrénie fondamentale au sein de nos démocraties modernes : celle qui distingue d’un côté le citoyen, de l’autre l’individu. Si vous privilégiez l’idée de la liberté individuelle comme constitutive de la démocratie, par exemple, vous militerez probablement pour l’autorisation du port du burkini. Si vous privilégiez en revanche l’adhésion aux valeurs constitutives de la nation française, il sera plus cohérent de refuser ce qui peut être considéré comme un signe extérieur de religion, qui peut aussi être interprété comme une restriction et un carcan à l’égard du corps des femmes. Il s’agira donc d’interroger nos rapports à la démocratie et à la nation, et de tenter la fusion du citoyen et de l’individu, de la nation et de la société, ou à défaut de faire un choix éminemment politique pour résoudre ces questions de genre, qui touchent aussi à nos identités.

Par où commencer ? Peut-être par l’humanité, et par la conclusion de Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe : “il est entre autre nécessaire que par delà leurs différenciations naturelles, hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité”.

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